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Avant les Français

Avant les Français

Bien avant qu'aucun drapeau européen ne flotte ici, cette côte était déjà cosmopolite. Les Romains y mouillaient. Les poètes tamouls en chantaient les louanges. Les pèlerins en arpentaient les routes depuis des siècles.

Deux mille ans avant qu'un Français ne pose le pied sur ce rivage, les marchands de Rome savaient exactement où le trouver.

Le monde connaissait ce rivage

Le Périple de la mer Érythrée, un manuel de marchand grec écrit vers le premier siècle après J.-C., recense parmi les ports de la côte de Coromandel un lieu appelé Poduke. Les érudits débattent de son identification depuis des générations. L'opinion majoritaire situe aujourd'hui Poduke à Arikamedu, un site à deux kilomètres au sud de ce qui deviendrait le centre de Pondichéry, où des fouilles menées dans les années 1940 par l'archéologue Sir Mortimer Wheeler mirent au jour quelque chose d'extraordinaire : un comptoir commercial romain en état de fonctionnement.

Les découvertes furent remarquables. Des amphores du type utilisé pour transporter le vin et l'huile d'olive d'Italie. Des tessons de céramique arétine, cette fine poterie à glaçure rouge fabriquée à Arezzo que l'on retrouve dans les plus grandes demeures romaines du premier siècle. Des perles de verre par milliers. Des fragments de lampes. Des cachets de marchands romains imprimés dans l'argile locale. Un véritable comptoir, non un simple mouillage : des entrepôts, des cuves de teinture où le tissu était préparé pour l'exportation, toute l'infrastructure d'un commerce durable. Le site d'Arikamedu reste accessible aujourd'hui, à deux kilomètres au sud du centre-ville.

Que venaient-ils y échanger ? La côte tamoule offrait une mousseline si fine que les sources romaines la décrivaient comme un « air tissé », ainsi que du poivre, des perles, de l'écaille de tortue, et les pierres précieuses que les poètes Sangam comptaient parmi les gloires de leur monde. Les Yavanas, comme les Tamouls appelaient indistinctement Grecs et Romains, apparaissent dans la littérature de cette époque non comme des visiteurs exotiques mais comme des présences familières. Le grand poème Silappadikaram, situé dans la ville portuaire de Puhar un peu au nord d'ici, montre des marchands yavanas « portant des lampes d'or » dans les rues éclairées aux flambeaux, leurs navires à l'ancre dans un port décrit avec la fierté d'une cité qui sait que le monde vient à elle.

La ville sacrée

Bien avant l'arrivée des Romains, et longtemps après leur départ, ce lieu portait un autre nom et une autre identité. Vedapuri : la ville des Védas. La tradition veut qu'une université sanskrite d'une envergure considérable ait occupé ce terrain, attirant des étudiants de tout le sous-continent. Les pèlerins sur la longue route de Rameshwaram s'y arrêtaient pour se reposer. Le sage Agastya, le grand maître védique dont on dit qu'il porta le sanskrit au sud des Vindhyas, est associé à un ashram sur ce site.

Si l'on sait où regarder, cet ashram se dressait sur le même sol où se trouve aujourd'hui l'ashram de Sri Aurobindo. C'est un détail qui demande un instant pour être pleinement saisi : la continuité d'une géographie sacrée à travers trois mille ans d'habitation humaine.

Des royaumes sans nombre

Les siècles qui séparent la chute de Rome de l'arrivée des Français virent se succéder une série de puissances, chacune laissant sa marque.

Les Pallava vinrent les premiers, ces brillants bâtisseurs qui donnèrent au monde Mahabalipuram et dont les sculpteurs inventèrent une esthétique qui se répandit dans toute l'Asie du Sud-Est. Pondichéry se trouvait dans leur domaine, puis passa aux Chola, dont l'empire naval s'étendait jusqu'au Sri Lanka, à la Birmanie et à la péninsule malaise. Vint ensuite le tour des Pandya. Puis le grand empire de Vijayanagara étendit son autorité au sud jusqu'au cap Comorin et au nord le long de la côte de Coromandel. Quand Vijayanagara tomba à la bataille de Talikota en 1565, les Nayak de Tanjore héritèrent des fragments.

À travers tout cela, la bourgade qui deviendrait Pondichéry demeura un modeste établissement de pêcheurs et de tisserands, important pour son port et ses pèlerins, mais sans ambition politique propre. Les grandes puissances se disputaient le plateau du Deccan et les vallées fluviales. La côte n'était qu'un lieu de passage, non un enjeu.

Le siècle avant la France

Les Portugais arrivèrent tôt et laissèrent peu de traces durables : surtout des fragments architecturaux et les communautés catholiques des villages de pêcheurs. Plus lourde de conséquences fut l'arrivée des Hollandais, qui établirent un comptoir à Pondichéry et le tinrent brièvement avant d'en être délogés.

Dans les années précédant 1674, quand les Français s'établirent durablement, la région avait été disputée entre le sultanat de Bijapur et les Marathes. Le pouvoir de Golconde s'étendait jusqu'ici. L'avancée moghole vers le sud sous Aurangzeb maintenait tout le Deccan dans un état de turbulence permanente. Les souverains locaux changeaient d'allégeance au gré des saisons. Les tisserands tissaient leur toile. Les marchands calculaient leurs marges. Les pèlerins continuaient de marcher vers le sud.

Ce que les Français trouvèrent

Quand François Martin, un homme de Dieppe qui avait déjà passé des décennies à apprendre les rythmes de cette côte, établit le comptoir français de Pondichéry en 1674, il n'arrivait pas en terre vierge. Il arrivait dans un lieu cosmopolite depuis deux millénaires, qui avait accueilli Romains, Arabes et Perses, et qui savait recevoir les Européens comme une vague de plus de visiteurs commerciaux.

Le plan en damier qu'il traça, le canal qui séparait le quartier tamoul du quartier français, les noms de rues qui subsistent encore aujourd'hui : tout cela fut imposé à un paysage déjà chargé d'histoire. Les Français arrivaient tard à une très vieille fête. Ce qu'ils choisirent de faire de leur invitation est l'histoire qui suit.

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L'arrivée des Européens