v. 1706–1756
Jeanne Dupleix
Conseillère politique et intermédiaire du gouverneur général Dupleix
Parlant couramment le tamoul, le télougou et le persan, Jeanne Dupleix menait la diplomatie que les officiers français de son mari ne pouvaient assurer, et le journal d'Ananda Ranga Pillai consigna chacun de ses gestes, avec un mélange d'admiration et de malaise.
L'AUTRE MOITIÉ DU GOUVERNEUR
Jeanne Dupleix naît à Pondichéry vers 1706, dans cette communauté créole franco-indienne qui occupait le terrain intermédiaire de l'établissement français, ni tout à fait française de métropole, ni tout à fait tamoule. Sa mère était en partie d'ascendance indienne ; son père, Jacques Vincens, était un marchand français établi dans la ville. Elle grandit en parlant couramment le tamoul, le télougou et le persan en plus du français, dans une colonie où les officiers français avaient couramment besoin d'interprètes pour la moindre affaire. Son premier mariage, à un conseiller français, la laisse veuve, avec des enfants et une position sociale réelle à Pondichéry, au moment où elle rencontre Joseph François Dupleix, tout juste arrivé comme gouverneur général. Ils se marient en 1741.
Ce qui suivit fut inhabituel pour toute administration coloniale du XVIIIe siècle : une épouse de gouverneur qui était aussi une véritable partenaire politique. Ananda Ranga Pillai, le propre dubash de Dupleix, consigna ses activités dans son journal avec un détail extraordinaire, et son récit constitue le portrait le plus complet de toute femme dans les sources primaires sur l'Inde française. Il documente son implication directe dans la nomination de l'interprète en chef de la colonie, dans l'octroi de licences commerciales, dans la réception des princes indiens et de leurs délégations, et dans la négociation des relations politiques dont dépendait toute la stratégie de protectorat de son mari. Là où les officiers français avaient besoin d'interprètes et passaient par des canaux formels, elle s'adressait directement aux épouses et aux proches féminines des souverains indiens, des femmes qui étaient elles-mêmes des actrices politiques sérieuses, et bâtissait ainsi un accès que son mari n'aurait jamais pu obtenir seul.
Le journal de Pillai ne la flatte pas. Il consigne aussi sa disposition à recevoir des présents en échange d'une influence sur les nominations, et son rôle direct dans les contrats commerciaux et les différends personnels au sein de l'établissement français. Il dépeint une femme qui comprenait les systèmes de clientélisme qui parcouraient à la fois la société française et la société indienne, et qui jouait sur les deux tableaux à la fois, pour le bénéfice de la colonie et pour le sien propre. Quand la délégation du prétendant Muzaffar Jung arriva à Pondichéry en décembre 1749, avant sa proclamation comme nizam, ce fut Jeanne Dupleix qui la reçut.
Quand Dupleix fut rappelé en France en 1754, dépouillé du protectorat qu'il avait passé douze ans à bâtir, Jeanne partit avec lui. Elle meurt à Paris en 1756, deux ans avant son mari, qui vécut encore, dans une pauvreté et une amertume croissantes, jusqu'en 1763, essayant sans succès de récupérer la fortune qu'il avait engagée en Inde française. Elle demeure l'une des femmes les plus politiquement importantes de l'histoire des comptoirs français, et l'une des très rares dont la voix, même filtrée par l'admiration méfiante de Pillai, ait seulement survécu.
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